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De la pénurie à la vitrine municipale? Ottawa débat de l’idée d’épiceries gérées par la ville

À Ottawa, on discute sérieusement d’une idée qui, pour certains, ressemble à une réponse attentionnée à l’insécurité alimentaire, mais qui, pour d’autres, évoque un retour inquiétant en arrière. La conseillère municipale Marty Carr a proposé l’élaboration d’une stratégie alimentaire municipale, et parmi les mesures possibles figure l’étude de la création d’épiceries municipales. Selon cette motion, les services municipaux doivent présenter au conseil, d’ici la fin du deuxième trimestre de 2027, un rapport sur la faisabilité d’une telle stratégie. Autrement dit, il ne s’agit pas encore d’ouvrir immédiatement des magasins, mais bien d’étudier le modèle et la possibilité d’un projet pilote.

La logique des partisans de cette proposition est facile à comprendre. Le coût des aliments demeure un lourd fardeau pour les familles canadiennes. À Ottawa même, la situation reste préoccupante: de nombreux ménages continuent de vivre de l’insécurité alimentaire, tandis que le coût d’un panier d’aliments sains pour une famille de quatre personnes demeure très élevé. Les partisans soutiennent que des épiceries municipales sans but lucratif, avec une marge minimale, pourraient aider les résidents des quartiers à faible revenu et des soi-disant « déserts alimentaires », tout en réduisant la pression sur les banques alimentaires et en offrant une alternative aux grandes chaînes.

Cependant, cette idée présente une faiblesse que soulignent non seulement les critiques, mais aussi les spécialistes des politiques alimentaires. Le commerce alimentaire fonctionne déjà avec des marges très faibles, et de petits magasins municipaux, dépourvus du pouvoir d’achat des grandes chaînes, risquent de perdre non seulement face aux géants du secteur, mais même face aux commerces indépendants privés. Sans logistique centralisée solide ni volume d’achats important, ces magasins pourraient devenir des projets coûteux, inefficaces et dépendants de subventions continues.

C’est ici que de nombreux immigrants issus de l’ex-URSS ressentent un malaise familier. Nous connaissons trop bien l’expression « magasin d’État » : choix limité, qualité douteuse, service médiocre et inefficacité chronique. Après la pandémie, puis à la suite des guerres tarifaires et d’autres pressions économiques, de nombreux petits détaillants peinaient déjà à survivre. Au lieu d’aider les petits entrepreneurs — en réduisant leurs coûts, en allégeant la pression des loyers et en soutenant les chaînes d’approvisionnement locales — la ville risque maintenant de créer une nouvelle structure municipale, coûteuse à administrer et au résultat incertain.

Cette idée paraît d’autant plus étrange dans une ville où il existe déjà des outils plus ciblés pour améliorer l’accès à la nourriture. Depuis longtemps, Ottawa Public Health soutient des initiatives comme Good Food Corner Stores, qui aident les petits commerces de quartier à élargir leur offre de produits frais et essentiels dans les secteurs où l’accès est limité. À mes yeux, cette voie paraît beaucoup plus raisonnable : non pas remplacer le marché par une vitrine bureaucratique, mais renforcer ce qui existe déjà à l’échelle communautaire.

Aider les gens à acheter leur nourriture à meilleur prix est un objectif légitime. Mais une épicerie municipale ne doit pas devenir un joli symbole politique derrière lequel se cacheraient les vrais problèmes : la pauvreté, le coût élevé des loyers, la faiblesse de la concurrence et la disparition des petites entreprises. Ottawa mérite des solutions concrètes, pas un retour à des modèles que de nombreux pays ont abandonnés parce qu’ils se sont révélés inefficaces.

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