Le poisson d’avril
Par Yana Amis
Avant tout, le 1er avril, c’est la tradition elle-même qui m’agace. Pourquoi le 1er avril, et pourquoi la fête des fous? On n’a pas très envie de croire que le monde soit composé uniquement d’imbéciles dont tout le reste se moque.
D’un autre côté, la Journée des gens intelligents n’a toujours pas été instaurée. Ce seul fait n’en dit-il pas déjà long?
Il suffit de regarder ce qui se passe dans le monde.
Compte tenu de tous ces désagréments, je propose d’instituer une Journée internationale des gens intelligents. La JIGI. Son ouverture pourrait avoir lieu sur la Colline du Parlement; on n’y a encore jamais vu un tel événement, et je garantis que la fête attirera une foule de personnes intelligentes et raffinées. Bon, et alors si elles sont sans emploi? Le travail, ça s’acquiert, et l’argent n’est pas un loup — il ne s’enfuit pas dans la forêt, surtout quand il n’y en a pas. Je ne me souviens plus exactement de la façon correcte de dire cela en Russie, mais c’est justement pour cela que les gens intelligents se réunissent: pour parler à cœur ouvert, chanter et rire. (Surtout les uns des autres.)
Bien sûr, tout cela vient de l’esprit, comme n’importe quel autre malheur. Par exemple, le 1er avril, une de mes connaissances, Natalia, téléphone à son bien-aimé.
— Boris, mon nouvel ordinateur est fichu! Je dois terminer un contrat, je suis épouvantée.
— Quel genre d’ordinateur as-tu?
— Un portable.
— Qu’est-ce qui s’est passé?
— J’ai renversé par accident une tasse de thé brûlant dessus.
— Natalia, sèche-le avec un sèche-cheveux. Allume-le, dirige-le vers l’ordinateur, laisse-le sécher.
— Je l’ai allumé.
— Bravo, mets-le à l’air le plus chaud.
— Je le mets. Oh, Boris! Mon ordinateur est en train de fondre sous mes yeux!
— Natalia, tu es vraiment complètement idiote? Tu ne comprends donc pas les blagues?
L’ordinateur à la poubelle, Natalia aux urgences. Mais l’être aimé, lui, a pris du plaisir. Premier avril!
Une plaisanterie pratique.
Après l’instauration de la Journée des gens intelligents, plus personne ne fera de telles sottises. Dans le cadre de cette magnifique fête, on pourrait créer le Club des immigrants intelligents, abrégé CII, afin de jeter enfin l’ancre ici et de nous approprier l’initiative culturelle à laquelle le pauvre Canada est si sensible. « Écoutez donc leurs chansons, lisez leurs livres et discutez de sujets élevés », pensent beaucoup d’entre nous, alors qu’eux-mêmes seraient incapables de chanter une seule chanson canadienne, même avec la gueule de bois. Elles leur sont inconnues, ces chansons canadiennes, tout comme tous les autres types de création canadienne. Pourquoi les étudier quand il est tellement plus simple de dire qu’au Canada il n’existe aucune culture, à part peut-être la fête multiculturelle du 1er avril — et encore, uniquement parce qu’ici la majorité est composée de fous.
C’est pourquoi beaucoup voudront devenir membres du CII, pour participer à l’initiative culturelle, et aussi pour des raisons de protection. L’immigrant d’aujourd’hui est devenu cruel; ce n’est plus la Garde blanche ni tous ces doux rêveurs avec leur décence et leurs autres sottises. À l’immigrant d’aujourd’hui, on ne peut prêter ni argent ni bon livre. En même temps, une personne convenable doit bien acquérir quelque part un peu de sagesse. Le CII deviendra précisément cette organisation — à savoir pour ceux qui utilisent leur tête afin de gagner de l’argent avec les mains des autres. Les femmes et les personnes à faible revenu ne seront pas admises au CII. Il y a là une certaine logique: si l’admission au club est accessible à la majorité, où est alors l’exclusivité? Et sans exclusivité, de quel club peut-il s’agir? Ceux qui ont les poches les plus pleines pourront acheter l’adhésion la plus chère et le droit de voter pour décider qui admettre et qui refuser. C’est précisément ainsi que naîtra la Haute Société.
Il est possible qu’un malheureux réfugié se révèle si intelligent qu’il n’ait aucune envie de se joindre à tous ces membres bien installés. Peut-être que la Haute Société lui répugne, elle où le capital et les plaisanteries pratiques jouissent d’un respect bien supérieur à la simple intelligence humaine. En tant que réfugié et véritable humaniste, il n’a pas besoin d’une telle compagnie. En homme intelligent, il pourrait ouvrir son propre club, par exemple le Club des intellectuels névrotiques solitaires, abrégé CINS. Il est effrayant d’imaginer ce qu’on ferait dans ce CINS, mais cela ne vous regarde pas; de toute façon, vous n’y seriez pas admis, encore une fois au nom du principe d’exclusivité.
Voilà donc comment il se fait que l’habitant ordinaire n’a nulle part où se rattacher, même le 1er avril. Tout le monde semble le boycotter, parce qu’il n’a rien d’exclusif, qu’il n’a aucun sens de l’humour et qu’il ne se casse la tête qu’à trouver comment gagner honnêtement de l’argent et nourrir sa famille. Il est difficile de démêler tout cela, surtout quand la neige fond autour de nous et que les premières perce-neige apparaissent.
En tout cas, le 1er avril n’est pas la fin du monde, mais le début du printemps. Alors, en sortant de chez vous, n’oubliez pas de sourire d’un sourire bête et heureux, dans l’espoir que le printemps durera toujours et que, finalement, vous aussi, on vous acceptera quelque part.